L’Homme Tranquille de John Ford

Affiche de L'Homme Tranquille de John FordLe nom de John Ford est indissociable du western. En 1939, avec La Chevauchée Fantastique, le réalisateur redonnait ses lettres de noblesse à un genre qui était alors relégué aux productions fauchées de Poverty Row et posait par la même occasion les bases du western moderne.

Suite au succès de La Chevauchée Fantastique, John Ford tournera plus d’une quinzaine de westerns, dont la plupart sont des classiques : Le Massacre de Fort Apache, La Charge Héroïque, La Prisonnière du désert, L’Homme qui tua Liberty Valance. Même La Rivière rouge de l’autre génie du western, Howard Hawks, profitera du talent de Ford qui suggèrera plusieurs choix de montage et l’utilisation d’une voix-off.

Pourtant, les westerns de John Ford ne remporteront jamais aucun Oscar. Celui-ci devra ses quatre Oscar de Meilleur Réalisateur au Mouchard, aux Raisins de la Colère, à Qu’elle était verte ma vallée, et à L’Homme Tranquille. C’est même ce dernier qui restera le plus gros succès commercial de la carrière du réalisateur.

Il y a là une certaine ironie, dans la mesure où L’Homme Tranquille, sous ses aspects de comédie, peut être considéré comme un anti-western dans lequel John Ford semble prendre un malin plaisir à reprendre les codes du genre et à les inverser.

Le film met en scène Sean Thornton, un Américain, interprété par John Wayne, qui retourne en Irlande, dans le petit village d’où sont originaires ses parents. Il lui faudra s’adapter à une vie et à des traditions qu’il n’a jamais connu pour réussir à s’intégrer à la communauté et séduire la fière Mary Kate Danaher (Maureen O’Hara).

À l’inverse du western, genre marqué par l’esprit pionner et par la conquête de l’Ouest, L’Homme Tranquille raconte l’histoire d’un retour aux sources, dans une Irlande fantasmée. Aux paysages arides de Monument Valley que Ford a imposé comme le décor emblématique du western dès La Chevauchée Fantastique, L’Homme Tranquille oppose les verdoyantes plaines irlandaises. Au lieu du shérif ou du soldat de cavalerie qui doit imposer l’ordre et la civilisation à une population sans foi ni loi, c’est le personnage de John Wayne qui doit abandonner son comportement d’Américain grossier pour se plier aux us et coutumes irlandaises.

Maureen O'Hara et John Wayne dans l'Homme Tranquille de John Ford

Cette opposition n’est pas seulement une source de situations comiques, elle s’inscrit dans une dichotomie civilisationnelle. Si le village d’Inisfree abrite paisiblement un pasteur protestant et un curé catholique et que l’affrontement des deux confessions semble appartenir à un passé révolu (l’IRA n’est que rapidement évoquée), c’est bien du pasteur protestant que le personnage de John Wayne va immédiatement se sentir le plus proche. C’est ce même pasteur protestant, plus intéressé que ses concitoyens par ce qu’il se passe en Amérique, comme si sa religion le reliait à l’autre côté de l’Atlantique, qui révélera au spectateur l’identité américaine de Sean Thornton.

Cette identité, que le personnage lui-même rejette, est son nom de boxer, Hussard Thorn (Trooper Thorn en VO)… c’est-à-dire un pseudonyme qui renvoie aux rôles de soldat de la cavalerie que Wayne avait interprété dans plusieurs westerns fordiens, dont la « Trilogie de la Cavalerie » (Le Massacre de Fort Apache, La Charge Héroïque, Rio Grande) qui précède directement L’Homme Tranquille dans la filmographie de Ford.

Il y a donc un choix délibéré dans la décision de Ford de confier le rôle principal à John Wayne, de faire du Duke un personnage qui rejette la violence après avoir tué accidentellement un adversaire sur le ring.

C’est d’ailleurs le vieillissement de l’acteur qui poussera Ford a réalisé le film en 1952 alors qu’il en détenait les droits depuis 1933. Ayant des difficultés à trouver des financements pour le projet, le réalisateur repoussera le début du tournage jusqu’à ce que Maureen O’Hara ne lui dise « M. Ford, si vous ne vous dépêchez pas, je devrai jouer le rôle de la veuve et Duke devra jouer le rôle de Victor McLagen parce qu’on sera trop vieux. »

Si L’Homme Tranquille n’est peut-être pas le film le plus personnel de John Ford (d’après ce dernier, il s’agit de Le soleil brille pour tout le monde), il n’en reste pas moins un projet qui lui tenait à cœur. Peut-être faut-il voir dans ce film une sorte de revanche sur le destin, de la part d’un fils d’un immigré irlandais et d’une immigrée écossaise, d’un fervent catholique, qui s’est retrouvé à donner corps aux mythes fondateurs de la très protestante Amérique.

Aurélien NOYER

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