L’Ordre et la Morale de Mathieu Kassovitz

Affiche de L'Ordre et la Morale de Mathieu KassovitzIl y a deux raisons pour lesquelles nous voulions parler de L’Ordre et la Morale. D’abord, parce que celui-ci est largement passé sous le radar du public (100 000 entrées), qui au même moment préférait voir Intouchables. (Ou « 1+1 » comme le montre l’inénarrable affiche russe du film) Mais également parce que sa réception par la profession a été l’occasion pour son réalisateur Mathieu Kassovitz d’exprimer sur les réseaux sociaux sa volonté de pratiquer certains actes sexuels sur « le cinéma français et ses films de merde« .

Cette subtile métonymie avait sans doute pour cible une profession n’ayant daigné nommer son film que dans une seule catégorie pour le concours de branlette en cercle nationale. Mais au final, si l’on laisse de côté les polémiques et le fait que ce film soit passé par pertes et profits d’une année 2011 exceptionnelle pour la fréquentation des salles dans l’Hexagone, il s’agit avant tout de redécouvrir L’Ordre et la morale pour ce qu’il propose : une expérience rare dans la production française de ces dernières années.

En avril 1988, la France fait face à un événement d’ampleur nationale. Alors qu’en métropole, la campagne présidentielle bat son plein et que le monde médiatico-politique se demande avec quel score Mitterrand va écraser Chirac, une poignée d’irréductibles indépendantistes Kanaks prend d’assaut une gendarmerie en Nouvelle-Calédonie, tuant quatre militaires et prenant les autres en otage.Le film débute donc lorsque le Capitaine Legorjus débarque sur l’île. Celui-ci, interprété par le réalisateur, est chargé de négocier la libération des militaires retenus dans la jungle par les indépendantistes. Il découvre alors le sac de nœudsque constitue cette affaire. Les malentendus avec les locaux et la récupération de l’affaire par des politiques à des fins électorales entraînent le soldat dans l’engrenage qu’il tente d’arrêter.

Les kanaks de L'Ordre et la Morale

Il faut noter, surtout au vu de la manière dont le film français moyen traite de la politique, que L’Ordre et la morale s’inscrit avec force dans son époque. Le film étant adapté d’un fait réel, les dirigeants politiques sont explicitement nommés et les jeux de pouvoir entre la droite au gouvernement et la gauche à la tête de l’état sont présentés avec tout le cynisme propre à la résolution de ce genre d’affaires. Il s’agit donc d’un film éminemment politique, dans le sens le plus noble du terme, ancré dans une réalité pas si lointaine. Finalement, Kassovitz essaye de comprendre ce que c’est qu’être Français.En effet, Matthieu Kassovitz signe un vrai film de guerre politique, qui nous plonge aussi bien dans la moiteur des salons dorés des grandes officines parisiennes que dans la rudesse de la jungle calédonienne. A ce titre, les deux scènes de combat (la prise d’otage et la scène finale) traitées de manière radicalement différentes valent presque à elles seules le détour. Mais ce film tente également de raconter, à travers les doutes et les actes du Capitaine Legorjus, ce qu’est l’ambiguïté de l’identité française : entre le désir de voir le drapeau de la République illuminer le monde et celui de laisser les peuples décider eux-mêmes de leurs sort, entre la France une et indivisible et la France colonisatrice, entre la France qui s’est rendue et celle qui a résisté, entre L’Ordre et la Morale.Donc voilà un film qui parle de la France, peut-être pas toujours adroitement, pas toujours finement. Mais qui a le mérite de revenir sur son Histoire avec un grand H, sur ce qu’elle est, a été et n’est pas ou plus. Un long-métrage rare dans ses propositions ; peut-être à rapprocher de L’Ennemi Intime de Florent-Emilio Siri.

Et tant qu’on y est, on vous propose de jeter un œil sur un autre film qui parle de la France à sa manière : Delicatessen de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet.

Lucas MARIO

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