La boîte à virus - Nada

« Je suis pour la grande clarté, pour la narration bien sèche : dire les choses, notamment les plus abominables, d’une manière très précise. On ne peut plus dire « untel est atteint d’un coup de feu ». C’est flou. Mais « La balle lui fait éclater le foie et ressort par la fesse. » [1]

 

Affiche de Nada, de Claude ChabrolEt c’est ainsi que Chabrol aborde son adaptation de l’ouvrage du plus grand auteur de roman noir de l’hexagone, dans son Nada, sorti en 1974. Edité en 1972, le livre de Manchette relate l’enlèvement de l’Ambassadeur des Etats-Unis en France par le groupuscule terroriste d’extrême-gauche Nada, mené par Buenaventura Diaz, et l’échec sanglant que constituera cette tentative. Comme tous les romans de l'auteur, Nada naît de l’envie de parler d’un aspect particulier de la société – comme l’affaire Ben Barka dans L’affaire N’Gustro (1971) ou le « malaise des cadres » dans Le petit bleu de la côte ouest (1976) [2] – et dans Nada il s’agit bien évidemment du terrorisme. Ancien sympathisant communiste dans ses jeunes années de formation au lycée et lors de ses premières années de faculté, il se détournera bien vite de toute forme de militantisme et d’engagement politique, au vu de la vacuité ce ceux-ci, et sera de plus en plus intéressé par les écrits des Situationnistes, dont il ne fera jamais partie bien qu’il ait tenté de les approcher. Nada, l’œuvre la plus directement politique et offensive de Manchette, mêle un sujet de fait divers à une sécheresse de style et use d’un behaviourisme (aussi bien inspiré par Flaubert que Raymond Chandler) chirurgical, contant dans une ambiance de western la destinée pathétique de Diaz et renvoyant face à face les terroristes et ce contre quoi ils prétendent se battre. Diaz concluant la dernière allocution du groupe Nada par ces termes : « Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique tous mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons. ».

 

Nada de Claude Chabrol

 

Livre violemment sadique, rigolard et politiquement chargé – Manchette critique aussi bien les groupuscules d’état et les méthodes policières (avec la figure du commissaire Goémond, échappé de l’Affaire N’Gustro) que ceux des terroristes et l'imbécillité stérile de leurs actions [3]. Plutôt bien reçu à sa sortie (excepté par… la presse de gauche, tiens tiens) les droits d’adaptation de l’ouvrage sont quasi immédiatement achetés, comme pour presque tous ses romans, ici par Les Films de la Boétie. Alors que Manchette est encore empêtré dans le scénario d’adaptation de O dingos O château pour Jean-Pierre Mocky [4] (qui finira par être un film d’Yves Boisset avec Marlène Jobert sous le titre de Folle à tuer en 1975), celui de Nada se fait assez vite tant l’entente avec Chabrol, qui initie le projet, est au beau fixe. Dans son Journal [5], Manchette revient sur cette collaboration et la rapidité avec laquelle le projet s’est concrétisé. La méthode d’adaptation est simple, Chabrol prend le roman, en arrache la moitié, et confie la deuxième partie à Manchette, le cinéaste s’occupant de la première. Puis chacun repasse sur la partie de l’autre.

Le film suit strictement la construction du roman, garde la majorité des dialogues tels quels, mais Chabrol enlèvera deux mentions qui lui déplaisent, une contre le journal l’Humanité et une autre contre la démocratie représentative (« Le capitalisme technobureaucratique qu’a le con en forme d’urne. ») ce qui amènera Manchette à traiter Chabrol et le film de « stalino-démocrate » - car Chabrol refuse de maltraiter le journal du Parti et la notion de démocratie par les urnes. Et c’est là que ressurgit notre vieille copine, l’idéologie. Chabrol s’est souvent pensé en cinéaste de gauche, en tirant sur la petite bourgeoisie française, allant jusqu'à déclarer à la sortie de La Cérémonie (1995) que c’était « le dernier grand film marxiste » - vous avez le droit de vous étouffer de rires – mais Manchette le voit plus comme quelqu’un rêvant d’être un cinéaste bureaucratique d’Etat [6] et qui donne pour le romancier un film trop insidieux.

Et effectivement, si le film a un traitement de la politique et des forces en présence plus léger que son équivalent littéraire, il faut avant tout voir le film pour lui-même, plus que dans un rapport de comparaison avec l’œuvre écrite qui l’a engendrée. Dans plusieurs interviews où il était question des films basés sur ses romans, Manchette préconisait de ne pas tomber dans des questionnements sur les rapports livre/film, mais plutôt dans l’analyse des œuvres des auteurs des films. Les adaptations de Manchette avec Delon se doivent donc d’être comparés aux autres films de Delon ou Deray plus qu’aux romans originaux [7]. Nada est donc un film assez singulier dans l’œuvre de Claude Chabrol, il s’agit probablement d’un de ses films les plus énergiques et directement violent – enlèvement, assassinats, attaque de fermette par des escouades de flics…

 

Nada de Claude Chabrol

 

Du fait du système de coproduction entre la France (via Les Films de la Boétie) et l’Italie (Italy International Films), le casting est pour le moins inattendu. Outre des acteurs chabroliens (Maurice Garrel, Dominique Zardi, Michel Duchaussoy, Michel Aumont), on retrouve Mariangela Melato et surtout Fabio Testi, qui vient poser pour le rôle de Diaz, accoutré comme une star du rock. C’est là que le traitement de Chabrol prend forme, dans la caractérisation des antagonismes. La moquerie des élites du pouvoir français, du ministre de l’intérieur aux policiers du bas de l’échelle en passant par le chargé de l’affaire, le commissaire Goémond, est admirablement traitée par Chabrol, dans leur petitesse et leur veulerie. C’est là que le “grotesque chabrolien” fonctionne le mieux. Une scène particulière entre Goémond et son ministre de tutelle résume les positions des deux personnages : après avoir été réveillé en pleine nuit suite à l’attentat de l’ambassadeur américain, le ministre se lève, s’habille et se rase derechef tandis que son chef de cabinet observe tous ses faits et gestes, en le collant avant de se faire rabrouer par son boss [8]. Ensuite le chef du cabinet rencontre Goémond pour lui confier l’affaire. Chabrol plante dans tous les plans une lampe de bureau devant Goémond qui doit constamment se déplacer (discrètement et maladroitement) pour pouvoir voir et comprendre son interlocuteur, tandis que son supérieur lui raconte l’affaire et les conséquences désastreuses pour le commissaire s’il échoue – toute la hiérarchie se rejetant la faute. Si Chabrol gère très bien les arcanes du pouvoir et la veulerie naturelle des forces des polices, le sort réservé aux terroristes est plus tendancieux, en tout cas plus casse-gueule. Autant le metteur en scène va vers le burlesque dans sa vision du pouvoir, autant il plonge carrément dans la caricature grossière dans sa description du groupe Nada. Les acteurs sont excellents – Garrel superbe en Epaulard, Duchaussoy génialement vachard en Treuffais – mais Chabrol exacerbe leur petitesse et l’imbécilité de leurs actions, entre l’idéologie mal idéalisée de Diaz et les autres qui passent plus de temps à régler leur compte entre eux et au temps qui a passé sur leurs idéaux. Le groupe Nada n’acquiert du coup pas de véritable consistance et rend la caricature moins puissante et efficace.

Chabrol sort un film énergique, sous influence consciente ou non des polars italiens de l’époque, les poliziottesci des années de plomb, avec un dynamisme et une violence graphique peu commune chez lui. Chabrol filme vite, comme à son habitude, avec des caméras lègères, parfois portées pour les scènes d’action (notamment l’assaut final), usant du zoom avec une aisance peu commune (lui qui déclarait ne pas aimer cela), l’empruntant notamment pour des effets qu’on croirait tirés de films d’horreur - par exemple lorsqu’une femme hurle, la gorge tranchée, à l’arrivée de policiers. Respectueux du texte et surtout de l’esprit de Manchette, Nada est le seul film valable tiré d’un livre de l’auteur. [9]

Le film est aujourd’hui invisible en France pour des raisons de droits (Chabrol a bataillé jusqu'à sa mort pour les récupérer) et n’est disponible à l’étranger uniquement dans une version coupée d’une vingtaine de minutes (le film faisant plus de 2 heures à l’origine). A l’heure où l’œuvre de Manchette va revenir en force au cinéma – La position du tireur couché par Pierre Morel avec Sean Penn, Le petit bleu de la côte ouest par Christopher MacQuarrie avec ce gros mauvais de Colin Firth, et enfin Laissez bronzer les cadavres ! par le duo Cattet-Forzani – il est de bon ton de replonger dans le film de Chabrol qui avait su capter l’esprit de Manchette et son ironie désabusé sur les idéologies révolutionnaires. Plutôt pas mal pour un film « stalino-démocrate. »

BONUS: Fassbinder sur Nada et le terrorisme

KIKI

 

Notes :

[1] « En direct avec… Jean-Patrick Manchette » Entretien par Luc Geslin et Georges Rieben, Mystère-Magazine, n°306, aout 1973
[2] « J’ai cherché le sujet le plus con du monde traité en masse par les médias pour en faire une série noire »dira-t-il à l’époque
[3] Nous recommandons deux écrits essentiels pour comprendre la pensée politique manchetienne, « Contre le racket abertzale »   ("Les fans de l’IRA, de l’OLP et de l’ETA devront donc passer au large de ce pamphlet, qui les empêcherait de se branler quiètement." Comme il l’écrivit dans ses chroniques de cinéma pour Charlie Hebdo en 1981) et « Du terrorisme et de l’Etat » de l’auteur situationniste italien Gianfranco Sanguinetti (voir aussi la postface de la traductrice de l’édition hollandaise)
[4] « Il n’y a rien à en dire, sinon que Mocky est laid, stupide, et devrait utiliser un déodorant corporel, et se faire les ongles. » Entretien avec François Cuel et Renaud Bezombes, Cinématographe n°63, décembre 1980
[5] Journal. 1966-1974, Editions Gallimard, 2008
[6] « Oui, ça lui plairait bien, le capitalisme bureaucratique, et d’être un cinéaste d’Etat, un héros de l’Union Soviétique qui tourne des films sur les betteraves. Par perversité, remarquez. » Entretien de JPM avec François Guérif et Jean-Pierre Deloux, Polar n°12, Juin 1980
[7] Sur les films avec Delon et les libertés prises avec les romans : « Si ça leur fait plaisir, tant mieux pour mieux pour eux. Au reste tout le monde, dont moi, s’en fout. » Entretien avec François Cuel et Renaud Bezombes, op.cit.
[8] Scène tournée le 3 septembre 1973, si vous aimez ce genre de détail, et avant dernier-jour de tournage. Qui fut aussi la première fois que le jeune Tristan Manchette, aka Doug Headline, foutait les pieds sur un tournage.
[9] Il faudrait revenir sur certaines oeuvres écrites spécialement par le romancier pour le cinéma, outre ses polars miteux pour Max Pécas, ses polars écrits pour Gérard Pirès et Robin Davis qui méritent d’être revus et réévalués pour leur dimension critique et stylistique

 

 

 

Publié le : 03 Septembre 2014

Commentaires

fabiotestidu13e :

05 Septembre 2014

un 'poliziottesco', des 'poliziotteschi'

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