Pourquoi les Na’Vi sont bleus ?

Si vous cherchez une grande analyse transversale sur Avatar, on ne peut que vous conseiller de (re)voir l’épisode du ciné-club consacré à ce film ou de lire l’analyse qu’en a faite Rafik Djoumi, car ici il va être question d’un détail très précis et qui a fait couler pas mal d’encre : c’est-à-dire le rapport entre Avatar et la lumière ayant une longueur d’onde située entre 476 à 483 nanomètres, plus communément appelée le bleu. La couleur des Na’Vi de James Cameron a d’ailleurs beaucoup fait jaser : qui n’a jamais entendu le film être qualifié dédaigneusement de Pocahontas chez les schtroumpfs ?

Une recherche rapide sur les autoroutes de l’information nous informe du fait que James Cameron a déjà répondu à cette question :

«Jusqu’où peut-on accepter la différence, sans qu’elle ne devienne une barrière ? La couleur de la peau c’est bien, et ça marche aussi thématiquement parce que, évidemment, c’est vraiment une grosse problématique sur notre planète, Toutes les teintes chaudes, du rose pâle canadien, aux beaux teins marron, et au rose pâle australien sont tous pris. Donc il ne reste plus que le bleu et le vert, et le vert a été pris par tous ces films de martien avec les petits hommes verts. Donc nous avons des grandes femmes bleues, pas des petits hommes verts »

Bon d’accord, c’est une raison plus que valable. Mais quand on sait le soin maniaque que James Cameron apporte à ses films et qu’il a passé 15 ans à peaufiner le moindre détail d’Avatar on se dit que le sujet mérite d’être creusé !

Débutons cette enquête en se demandant quelle est la place de cette couleur dans le monde actuel, dans notre quotidien ?

Pierrot le fou

«Bleu, bleu, bleu le ciel de Proven-en-ceu…»

Et bien il suffit d’ouvrir les yeux pour constater qu’elle est partout, au point de ne plus être remarquée. Pour l’habillement par exemple, elle à la fois sobre et anonyme une sorte de deuxième noir : du jean troué au costume sur mesure elle transcende les styles et les modes.

Son omniprésence vient également du fait qu’il s’agit d’une couleur très prisée dans la communication, symbolisant la vérité et l’intelligence, il n’y a qu’à voir la place qu’elle occupe sur le net en général et sur les réseaux sociaux en particulier.

The Social Network de David Fincher

«Tu sais Zouki, avec une interface bleue tu augmentes tes chances de niquer de 124% !»

Autre témoignage de cette domination du bleu dans notre espace mental : depuis que ce type d’enquête existe, il est la couleur favorite de tous les occidentaux, sans distinction de sexe ou de milieu social. Comme le disait James Cameron : la différence de peau est une barrière loin d’être infranchissable, coupler cela avec une couleur rassurante et familière a peut-être été un moyen de ménager le spectateur qui devait déjà assimiler un univers exotique et des nouvelles technologies, le film étant pour la grande majorité de l’audience leur premier contact avec la 3D et la performance Capture.

Mais voyons si il n’y a pas d’autre pistes. Le titre du film par exemple. Le mot Avatar est issu du Sanskrit et est directement liée à la théologie hindouiste. En effet, avant de désigner l’incarnation virtuelle d’un joueur, il est une incarnation terrestre de la puissance divine dont la principale fonction est de rétablir l’ordre cosmique et l’équilibre sur terre. Si leur rôle est constant, les Avatars peuvent prendre des formes très variées en fonction de leurs incarnations comme la tortue, le nain ou l’homme lion. Et Krishna le huitième avatar, une des divinités les plus révérées du panthéon hindou, est un homme à la peau bleue.

Krishna, le huitième avatar du panthéon hindou

«Tu préfères Songs from the wood ou Locomotive Breath?»

Sans rentrer dans les détails d’une mythologie aussi foisonnante et riche que celle de l’Inde, il est possible de voir dans ses racines « anthropologique » un lien de plus avec Avatar. En effet Krishna trouverait son origine chez les peuples qui habitaient le sous continent indien avant l’arrivée des populations de type indo-européennes. Le bleu serait ainsi une version stylisée de la peau plus sombre des aborigènes.

Un des faits d’arme de Krishna étant d’ailleurs d’avoir convaincu les habitants d’un village d’abandonner un dieu céleste pour adorer une divinité de la nature, le mont Govarhana [1].

Avatar de James Cameron

Divinité du tonnerre contre Arbre sacré, pixels sur grande toile, XXIe siècle

La thématique du rétablissement d’un lien spirituel, de la nature et du peuple de la forêt est donc bien présente. La couleur bleue des Na’Vi viendrait donc de Krishna ? Pas si simple… En effet le huitième Avatar est une divinité très très masculine, du genre à pouvoir satisfaire neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf  jeunes filles en même temps…

Or le thème de la féminité est absolument primordial dans le film de James Cameron, les grandes femmes bleues étant une sorte d’antithèse des petits hommes roses.

Et si pour trouver la dimension féminine il fallait explorer l’histoire de la couleur bleu en occident ?

Pour faire vite, cette couleur est très peu présente dans le monde antique. Le ciel par exemple n’est jamais décrit comme bleu que ce soit dans la bible ou les écrits gréco-latins ; il ne s’agit pas d’une couleur noble, comme le noir et le rouge. Elle est utilisée par exemple pour teindre les vêtements des esclaves ou par les peuples celtiques et germanique dans les rituels sacrés ou comme décoration corporelle lors des batailles.

Braveheart de Mel Gibson

«PANDORAAAA !»

Cette situation perdure jusqu’au milieu du Moyen-âge, époque à laquelle le dieu unique des chrétiens devient un dieu de lumière, la couleur du ciel est donc progressivement adoptée pour témoigner de cette nouvelle réalité.

Mais c’est à travers la Vierge Marie, que le bleue acquiert la position dominant dont il a été question plus tôt. En effet sa représentation « traditionnelles » est celle d’une femme vêtue de rouge et drapée de bleu, un corps humain entouré d’un halo de divinité. La symbolique mariale a bien sûr à voir avec la pureté, mais c’est également un des rares îlots de féminité ayant une dimension céleste dans ce club très masculin qu’est la théologie chrétienne.

«Non je ne te lirai pas l’âne Trotro prend son Bain pour la 5e fois»

Cette dimension “féminine” du bleu perdure au moins jusqu’au XVIIIe siècle où il devient une couleur plus “virile” tandis qu’il affirme sa domination en tant que couleur standard au côté du noir et du blanc à travers les codes vestimentaires très sobres de l’éthique protestante. La dimension féminine de la couleur bleue n’est peut être plus aussi évidente qu’elle a pu l’être mais son empreinte a durablement marqué l’histoire de l’art occidental [2].

Tout en étant loin d’être exhaustif, ce rapide coup d’œil sur la signification de la couleur bleu dans l’imaginaire collectif nous a donné des pistes : le bleu est associé à la divinité et à la féminité, mais il s’agit également d’une couleur potentiellement rassurante et familière. Ces caractéristiques semblent plutôt bien coller aux intentions de James Cameron.

Cependant il reste une dernière piste où il n’est ni question d’histoire ni de théologie, mais tout simplement d’« optique ». Prenez un beau bleu Pandora et une jolie carnation humaine,

Jake Sully dans Avatar de James Cameron

puis inversez les couleurs…

Jake et son Avatar en couleur négative

Étonnant non ?

Lucas MARIO

Notes :

[1] Pour l’anecdote, en 2009 à la suite de l’immense succès d’Avatar, une tribu de l’est de l’Inde, les Dongria, estimant vivre un scénario proche de celui du film, fit appel à James Cameron pour plaider leur cause. En effet leur habitat, et notamment une colline sacrée risquait d’être ravagée par une exploitation minière. La boucle étant pour ainsi dire bouclée.

[2] Pour plus de détails, France Culture parle de l’histoire et de la symbolique du bleu.

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